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Sep 27

Tursiop

By Antoine | Souvenirs

O mare, o mare

Traversée vers la Corse en ferry un soir d’été. Plaisir enivrant d’atteindre une île par la mer, dans le respect de son insularité.

Cueillir le moment présent du bonheur simple d’une traversée de nuit. La passerelle de commandement est calme, plongée dans la pénombre comme le pacha dans ses pensées. Je le regarde de dos à travers le hublot séparant touristes et professionnels.

J’aime marcher le soir sur le pont et m’emplir du calme du bruissement des vagues contre la coque et de la suavité de l’air humide et salin. Soudain, sur tribord, j’aperçois un tursiop jouant dans la vague d’étrave. Le souvenir est-il véritable ou n’est-il pas l’expression d’un désir intense renouvelé, traversée après traversée, de croiser la route d’un delphinus delphis ?

La lune, elle, était là, c’est sûr. Ses reflets argentés sur la mer d’encre. La grande bleue drapée de noir comme pour faire son deuil du soleil. Ce clair de lune, lui, je ne l’ai pas inventé. Demain, les cétacés pourront avoir disparu de nos côtes et même du grand large, mais la lune continuera de se lever sur la mer.

Tant que mes yeux pourront voir, ils admireront les noces de la mer et de la lune. Et même lorsque mes yeux auront cessé de s’ouvrir, la lune continuera de promettre à la mer des nuits plus belles que le jour. 

Août 14

U fratellu di Cismonte

By Antoine | Poésie , Souvenirs

U fratellu di Pumonti

Mon frère d’au-delà des monts. Je ne t’ai jamais rencontré et tu es ma part d’ombre, de mystère et d’inconnu. Comme un mazzeru, je te retrouve la nuit dans mes rêves dans lesquels nous égorgeons brebis et animaux faibles, hagards, frères et incontrôlables…

Lever de soleil. Je suis sans toi, lové dans une méchante couverture, accroupi sur le balcon branlant de la « maison du diable », à Ravanello, côte Est de la Corse. Matin de février. Le feu termine de rougeoyer dans le poêle Godin mais je suis dehors, sur le balcon, face à la mer que l’on appelle Tyrrhénienne. J’attends le lever de l‘astre, boule d’argent sur fond bleu acier de l’horizon marin, sur ce balcon de bois vermoulu, heureux de me savoir si maigre dans mes 16 ans. Je ne pèse pas lourd et les termites attendront plus gras que moi pour nous faire nous effondrer.

Je pense à toi, mon frère inconnu qui habites au-delà des monts – di là da i monti – qui vis encore dans la nuit des signadore. Tu vis côte Ouest, vers Ajaccio. La région que j’ignore, que j’occulte. Le granit et ses sommets me séparent de toi. Les ombres et bosquets des jardins abandonnés des belles maisons d’américains te sont cabanes et villégiatures secrètes.

Tu regardes autant vers l’Ouest, l’Amérique, ses ors et ses squaws, que moi l’Est, l’Italie et ses femmes étrusques au ventre plat. Sò di qui. Sò di quà. So Santi. Da u campu santu à i monti.

Je remonte vers toi par les sentiers tracés dans le maquis par les bêtes sauvages, Tu en fais autant. Nous doublons les ruines des villages abandonnés. Les maisons éventrées exposent aux cieux leurs chapelles aux peintures d’oiseaux du paradis. L’odeur des clémentiniers en fleur le dispute à celle des pierres sèches et au lisier des cochons sauvages. Nous marchons l’un vers l’autre pour une rencontre au sommet.

Je m’abreuve à l’eau des torrents. Et plus je bois, plus une soif inextinguible me cheville au corps. Je vois des images sombres, des tripes, des vers de putréfaction, une soif animale d’assouvir la mort et de tuer. Plus je bois cette eau ensorcelée plus je presse le pas vers l’amont, vers la source. Et là, au creux d’une roche, faille intime dans la montagne, sort un jet puissant, une source pure. Sauf que dans ton premier bassin, un sanglier gît, mort depuis quelques lunes. Sa peau se détache par lambeaux et libère ses effluves dans l’eau que j’ai bue avidement. Mes pulsions de mort ont trouvé leur source. Je vomis et je rends grâce à la vie qui cherche toujours le chemin de sa continuation.

Voici le sommet de la montagne. La crête se détache sur le ciel si bleu pâle qu’il en est presque blanc. La croix de fer forgé se détache clairement. Hommage des hommes. Paratonnerre recevant humblement la foudre de la colère divine. Je la touche. Le fer rouillé crisse sous mes doigts. Je sens Dieu sous mes phalanges. Il me parle, me comprend et me pardonne de mes pêchés. Et au-delà de mes yeux entre-ouverts, je vois la vallée descendant raide vers le golfe du Lion. Tu es en bas, tu regardes vers moi.

Tu attends de me raconter la vie de la ville impériale. Je ne sais rien d’elle. Le musée Fesch, la place du diamant, le port Tino Rossi… Moi je me sens génois. Toi, tu as vécu sous le règne de Sgio féodaux : les Cinarca, les d’Ornano et autres Pozzo di Borgo. Par moments je ne te comprends pas. Moi, qui ai grandi dans la douceur du Magnifique Office de Saint George. La République de Gênes a forgé mon destin et ma culture. Paroles, paroles, paroles… Tes mots tendres se posent sur ma bouche, mais jamais sur mon cœur.

Mon frère, je descend en courant la montagne vers toi. Et nous serons bientôt réunis.

Juil 25

Adieu, enfant du maquis

By Antoine | Souvenirs

1965-2020

Christian était pour nous « l’enfant du maquis », du nom de la chanson qu’il avait composée et qu’il nous avait chantée lors de notre première rencontre, il y a environ 15 ans de cela.

L’enfant du maquis, éternel vagabond, a bien pris cette fois le maquis et bien malin celui qui réussira à l’y retrouver !

Christian était indissociable de la musique qui l’habitait, muse des plus plaisantes qu’il servait bien en retour, pour notre bonheur à tous. Sa musique alliait les influences, avec toujours une touche latine nous rappelant ses origines, bien au Sud des Pyrénées. Son accent du Sud-Ouest aussi nous enchantait.

Mais plus que tout ce qui peut le caractériser, c’est surtout la profonde humanité dont il a témoigné, son amour de l’Homme qui explique à lui seul ses convictions politiques radicales et assumées. Que de débats endiablés autour de la table, tard le soir, entre lui, d’extrême gauche, et moi, d’extrême centre !

Impossible de le raisonner. Les démonstrations économiques ne l’intéressaient pas. Seule la libération de l’Homme lui importait. Car il faisait partie des rares personnes connaissant la clé du bonheur et donc de cet affranchissement : des amis, de la musique, un sens des priorités et le respect de ses propres convictions.

Christian était indéfectiblement fidèle à lui-même comme à ses amis. C’était un ami sûr.

Christian était aussi un bon marin (« homme libre, toujours tu chériras la mer ») et il avait à cœur de partager son plaisir d’être sur l’eau. Peu importe le gros trou dans les vieilles voiles ressemblant plus à des culottes de grand-mère. La joie d’être réunis sur l’eau suffisait pour assurer l’essentiel. Nos enfants ont tiré leurs premiers bords sur son voilier. Ils en garderont certainement très longtemps le souvenir.

Mais comme dit le poète et chanteur sur l’air des « copains d’abord » : son trou dans l’eau jamais ne se refermera…

La disparition si soudaine de Christian nous cause la même peine que lors de la disparition tout aussi cruelle et anticipée de Marian, son ami, notre ami aussi à tous. Le golfe de Porto-Vecchio compte maintenant deux trous dans l’eau et nous ne pourrons regarder cette étendue mouvante et émouvante sans penser à eux.

La grande bleue dilue aujourd’hui les cendres de Christian, afin qu’il devienne ce paysage sublime, éternel et bienfaisant.

Avec peu, Christian avait tout. En pensant à cette vérité m’est revenu à l’esprit ce poème d’Arthur Rimbaud qui lui correspond si bien :

« Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.

– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur ! »

Christian, nous t’aimons. Va dire bonjour à Poséidon et à ta muse !

Juin 04

A strada di i sensi

By Antoine | Souvenirs

Certains aiment les voyages sans boussole mais je ne suis pas de ceux-là.

Mon cœur et mon corps ont bien une boussole et celle-ci pointe obstinément vers le Sud, l’Extrême Sud plus exactement.

Oh, je ne parle pas des cieux dans lesquels on aperçoit la Croix du Sud…

Je parle de la plus proche des destinations lointaines : la Corse.

Un tag rageur sur un parapet dans un virage a frappé ce matin mon esprit : « libertà per tutti ! » J’ai pris conscience combien recouvrer la liberté après 9 semaines de confinement est un plaisir rare qui devrait être inscrit à la déclaration des joies de l’Homme.

Incapable de revenir sur l’île depuis le déclenchement de la crise sanitaire, j’ai vu mes billets d’avion et de bateau annulés par l’état d’urgence. J’ai donc dû ronger mon frein, comme 4 milliards d’individus sur Terre. Et travailler. Comme un stakhanoviste. Mais je ne me plains pas d’avoir eu énormément de (télé)travail.

Depuis le 18 mai, date de début d’un déconfinement « responsable » de la France, j’échafaudais mille scenarii plus ou moins crédibles pour justifier un dépassement de la limite des 100 Km imposés. La Corse est un petit peu plus loin que cette laisse administrative : 844 km à vol d’oiseau. Mais si seulement je pouvais voler…

Le sésame fut annoncé par le Premier Ministre le 28 juin et dès le 2 juin, il n’y aura plus de laisse. Nous aurons alors le droit de rompre le périmètre tracé sur Google Earth et doubler enfin Bergerac ou Mimizan !

Mon employeur m’ayant enjoint de prendre des congés avant la trêve estivale pour alléger le passif social de l’entreprise, j’ai donc acheté un billet de bateau pour le 3 juin.

Le jour J, j’ai enfilé mes bottes, mis mon blouson lourd et sanglé mon barda à l’arrière de la moto. Le démarreur a réveillé le gros bicylindre. Je commençais à réaliser que quelque chose d’excitant commençait.

Bon, ce n’était pas la route toute droite et monotone pour Toulouse qui m’a fait rêver, mais je dois dire qu’à partir de Carcassonne, un je-ne-sais-quoi de méditerranéen dans l’air a commencé à titiller mes sens.

Les muscles du fessier hachés par 8 heures sur les mêmes points d’appui, je me suis présenté au port de Toulon 5 mn avant le début de l’embarquement. Et en premier s’il vous plait ! Parfois, on a la conviction qu’une bonne étoile veille sur nous.

L’ambiance à bord était un peu surréaliste avec de multiples coursives bloquées par des rubans de police, des tables sans chaise dans les parties communes, un seul snack ouvert pour servir plusieurs dizaines de passagers…

J’avais prévu cette difficulté et m’étais pointé le premier à l’ouverture de la cuisine. Du cochon grillé et une Pietra ont largement suffi à mon bonheur.

Une douche m’a lavé des scories de la route et un lit profond m’a avalé sans même me souvenir avoir éteint la lumière.

La lune, presque pleine, scintillait sur la mer plate et une dernière idée m’a traversé l’esprit avant de confier celui-ci à Morphée : a vita è bella.

Six heures du matin, une douce musique bien choisie par l’officier de bord est descendue du plafond de la cabine. Avec un fort accent italien, il expliquait qu’il fallait me préparer à passer une deuxième journée merveilleuse du reste de ma vie.

La proue s’entrouvre et la rampe s’abaisse. Ajaccio, rose et ocre me saute au visage. Mais « À chì ùn ci hà da fa. Ùn ci stia! » (NDLR : il n’y a rien à faire ici. On ne s’y attarde pas : l’expression ancienne chère aux corses revenant sur leur île natale et qui, impatients de « monter au village » délaissaient très vite la cité impériale).

Je longe le fond du golfe clair, ignorant cette laide périphérie mitée par les hangars des grandes enseignes du continent.

Très rapidement heureusement, des noms chantants de localités commencent à défiler : Porticcio, Pietrosella… Parfois des noms à faire froid dans le dos, tant ils évoquent les règlements de comptes fratricides : Grosseto-Prugna, Pila-Canale, Olmeto… « A palla calda o u ferru freddu ! » (la balle chaude ou le fer froid !) Le choix des armes de la vengeance que rappelait cette belle ensorceleuse de Colomba à l’honnête officier Orso della Rebbia. Mérimée n’a rien inventé, juste un peu dramatisé… Mais il est vrai qu’en Corse, lorsqu’un a un ennemi, il faut choisir entre les  » 3S « , Schiopetto, Stiletto, Strada (le fusil, le stylet ou la fuite).

Pour en revenir à a strada qui veut aussi dire la route, parlons-en de cette route ! 134 Km de lacets aussi voluptueux que la guêpière d’une fille de joie. La moto les enroule et les déroule, virevoltant de virage en virage, s’inclinant comme dans une chorégraphie bien rythmée. Bascule à gauche, bascule à droite. Ouverture des gaz en sortie pour redresser la mécanique…

Cette route a ici un nom : « a strada di i sensi » (la route des sens).

Et il faut reconnaitre que l’expérience est multi sensorielle. On en prend plein la figure, le nez, les yeux…

On a mille fois conté le camaïeu de mille verts du maquis, de la plus tendre pousse de fougère du printemps au vert argenté des oliviers. Du vert profond des aiguilles des pins laricio jusqu’au vert blond des champs de pâture.

Mais, comme disait Federico Garcia Lorca : “verde que te quiero verde” (lien) !

Les robinets à endorphine sont ouverts à plein. Je me shoote aux senteurs corses.

Les odeurs, en voyage plus encore, sont des fictions intouchables et pourtant si prégnantes. Des effervescences invisibles, des émanations instables, invasives, pénétrantes de rien, des associations libres. Le nez s’habitue à elles dès les premières minutes, mais on peut ensuite se laisser de nouveau envahir si l’on a conscience de leur présence. Comme une méditation de pleine conscience.

À l’arrivée en Corse, c’est toujours la première chose qui prend à la gorge : l’odeur du temps d’abord, du soleil cannibale, de l’humidité dévorante ou absente selon la saison ou l’heure du jour. Des odeurs qui sortent de la terre et des bêtes qui l’habitent. Et puis, sous ces fragrances organiques, une odeur éternelle et minérale, une imprégnation fantôme : celle du granit, sûr de son intemporalité et dédaigneux de l’agitation fébrile de la vie carbonée qui vit sur son dos.

Ce mélange ressemble à un pain d’épice, sucré et moussu.

Mon visage rayonne alors que le vent de la vitesse me gifle et me grise. Un sourire banane passe d’une oreille à l’autre. Je dois avoir l’air d’un benêt aux yeux de ces petits vieux assis à l’ombre d’un platane à Grosseto-Prunia ! « N’est-ce pas Chuchuchelli sur sa nouvelle Kawazaki ? » dit l’un d’eux. Private joke que je dois vous conter un jour, cher lecteur.

Je pars à l’assaut des cols, je rase les parapets, je double en un clin d’œil les lourds camions chargés comme des bêtes de somme. La route se libère, elle est là pour moi. Ma boussole pointe toujours vers le Sud et puis arrive le belvédère offrant le plus beau point de vue sur le lion de Rocapinna. Le fauve est toujours là, couché sur le dos de la montagne et guettant le retour des sarrasins.

BMW a un slogan : “Make life a ride !” Il me va très bien, et résonne avec celui de Land Rover que j’avais déjà adopté : « One life, live it ».

Une chanson m’a accompagné durant ce moment de bonheur : God put a smile upon your face.

Sep 16

Rateau, Yves, Goodbye !

By Antoine | Souvenirs

L’homme git là.

Depuis 4 ans déjà mais le temps n’a plus de prise sur lui maintenant. La pierre tombale, cuite et recuite par le soleil de cette fin d’après-midi de septembre réchauffe-t-elle la nuit du tombeau ? Ni chaud, ni froid, Yves est au-delà des plaisirs et des souffrances. Il git, serein. Une vie bien remplie à son actif. Il peut maintenant rester passif.

Son épouse, sa veuve, s’était accroupie, posant une fesse sur la marche du caveau, la tête tournée vers le soleil qui déclinait au-dessus des toits de l’église romane. Le petit cimetière de Fronsac est désert, comme toujours. L’exode rural affecte aussi les cimetières où l’on voit de plus en plus de tombes abandonnées ornées d’un panonceau de la mairie demandant à la famille de se manifester pour cause d’expiration prochaine de la concession. Il n’y a donc plus rien d’éternel, ni en ce bas monde, ni dans l’au-delà ?…

La tombe des Kermoal connaitra-t-elle le même sort ? Un jour, un panonceau priera-t-il la famille de venir entretenir la sépulture ou de payer le prix d’une nouvelle concession ?

Fronsac

Son épouse, sa veuve, a du mal à se relever. Non point en raison de l’âge de ses articulations, mais parce qu’elle sait que se remettre debout formalisera le signe du départ. Partir de Fronsac, c’est tourner une page, un chapitre, un volume, l’encyclopédie d’une vie de couple de près de 40 ans. Alors elle reste quelques instants de plus et elle se remémore.

Ils se sont dit « oui » dans la moiteur équatoriale du Nigéria. La luxuriance du jardin de leur villa de fonction la transposait tellement loin du macadam parisien où elle avait toujours vécu. Une nouvelle vie s’ouvrait ainsi à elle. Une vie d’expat. Plus les petits marchés de Lagos que la Samaritaine ; plus les camemberts congelés rapportés par le vol UTA que le café-croissant place de la Madeleine ; plus les sables de la lagune que ceux du square du Ranelagh. Et moi, qui n’avais qu’un an.

Ce second mariage sera-t-il le bon ? A en juger par sa durée, la réponse est aujourd’hui connue. Mais l’intensité de cette vie de couple à travers les pays et les décennies permet encore plus de répondre oui.

Elle se souvient des orages équatoriaux et de sa fille chassant dans le jardin avec un balais les crapauds trop bruyants qui l’empêchaient de dormir. Elle se souvient du rose flamboyant des bougainvilliers recouvrant de la fière façade de la quinta de Sao Romao à Cascais, dressée face à l’Atlantique. Elle se souvient de la roseraie à Johannesburg et de ces oiseaux Adedas qui la parcouraient de leurs grandes pattes, dans la brume de l’aube, à la recherche de leur pitance.

Et puis en 1981, la retraite victorieuse et l’établissement dans la grande demeure familiale du Gaby surplombant la vallée de la Dordogne. Les voici, propriétaires terriens, surveillant leurs vignes de Canon Fronsac sur leurs coteaux argilo-calcaires. Les petits matins de septembre, ils ouvraient leurs volets et voyaient les ouvriers agricoles déjà à l’oeuvre pour la vendange du millésime 1982. On se souviendra longtemps du goût dans le palais de ce cru d’exception, tandis que moi je découvrais le vin avec les millésimes 1983 et 1985, mes favoris. Dehors, dans la cour du château, planaient les vapeurs d’alcool de la fermentation du vin dans les cuviers. Douce ivresse…

Tandis que le bus Saviem de ramassage scolaire fendait le brouillard de ses phares jaunes pour me descendre vers l’école communale, je laissais derrière moi ce couple tendre qui vaquait à ses occupations : Yves s’appliquait à la pose des étiquettes sur les bouteilles, assis dans le vieux chai sur une chaise branlante. Patricia tapait à la machine les catalogues et les courriers à destination des fidèles clients amateurs des vins tanniques du château du Gaby.

Une vie calme aurait pu ainsi couler, aussi sereinement que les eaux de la Dordogne défilant en contrebas. On aurait pu regarder pousser les grands arbres déjà centenaires : chênes, sapinettes, cèdres… en priant pour que la tempête hivernale suivante ne les jette pas à terre. Mais la vie aussi connait ses tempêtes et en 1985, la mort soudaine de l’oncle Henri fit apparaitre une ardoise dans sa comptabilité qu’Yves s’honorera à éponger, quitte à devoir vendre la propriété qui était dans sa famille depuis trois siècles.

Comme Capri, « le Gaby, c’est fini ».

Nous avons tous ensemble découvert le domaine de Rateau, notre nouvelle demeure familiale, juste au Nord de Libourne. Pour un peu, par-dessus la crête du vallon, nous pouvions voir le gros château d’eau de Saillans qui se dressait derrière le Gaby. Nous n’allions donc pas si loin et moi, j’aimais bien continuer d’aller à la messe du dimanche à Fronsac, dans sa vieille église du XIème siècle.

Rateau fut un havre de paix. Plus confortable que le Gaby. Sans plus ses prestigieuses vignes, mais sans non plus la corvée de l’étiquetage dans le vieux chai. Yves pouvait commencer à vieillir, mais sans se presser, recevant ses amis et les nombreux membres de la famille.  Richard continuait de venir l’été pour nous faire mourir de rire avec ses histoires. L’allée se prêtait tout aussi bien à de longues parties de pétanque et les grenouilles chantaient aussi fort le soir que leurs congénères de Lagos.

Son épouse aurait certes aimé côtoyer des amis un poil plus jeunes et la bourgeoise libournaise n’était pas vraiment distrayante, mais on était bien, là, entre deux tontes et un bain de soleil au bord de la piscine. Cyril, arrivé à Rateau à 4 ans, fut le petit farfadet apportant tous les jours la fraicheur de son jeune âge. Yves était un vieux jeune père et Cyril lui fit du bien. Et puis les petits-enfants sont nés et Rateau est devenue une pouponnière. Les fêtes de la Nativité ont renouvelé la magie des soirées de réveillon, les cris d’excitation des enfants, les foies-gras faits maison…

En mai, nous cuisions des aloses au barbecue, fourrées d’oseille, comme il se doit, pour dissoudre les arêtes. A l’automne, les poêlées de cèpes concurrençaient en superlatifs les cotes de bœuf grillées de chez Casajus.

La vieillesse s’est approchée tout doucement, pour ne pas nous effrayer. Yves maintenait son agilité d’esprit en continuant d’écrire ses merveilleuses pièces de théâtre qui, toutes, transportaient le lecteur sur les rivages granitiques de sa Bretagne d’origine. Il s’est également mis au piano, tandis que Yann peignait dans le garage, nimbé des vapeurs de white spirit. Le soir, Yann prenait possession du piano et, sans avoir jamais réellement pris de cours, ses doigts glissaient sur le clavier et improvisaient des airs à vous retourner l’âme tant ils étaient chargés de spleen et de profondeur.

Et puis Yann est décédé, comme son frère Alexis quelques ans plus tôt. Yves survivait à ses enfants. Après ses mémorables « quatre-vingts endives », il ne comptait plus les bougies sur ses gâteaux d’anniversaire. Nous non plus. Nous savions que nul n’est éternel, mais nous accompagnions Yves sans trop redouter le futur.

Les dernières années furent pourtant difficiles, pour lui, mais aussi pour son épouse, qui savait bien qu’elle aurait à s’occuper de plus en plus de lui. La charge fut lourde, mais l’amour qui animait le couple permettait de tenir bon.

En plein été 2014, pourtant, Yves tirait sa révérence, non sans avoir rédigé ses mémoires, vibrantes, qui imposaient le plus vif respect pour cette vie d’homme si bien remplie.

La pierre chaude du tombeau du petit cimetière de Fronsac rouvrait ses portes pour accueillir Yves qui y rejoignait ses parents, son frère, sa sœur et ses deux enfants. Il nous laissait au dehors, à Rateau, devenue soudainement trop grande.

Sauf que Rateau m’a accueilli durant toute ma maladie. J’y ai souffert. J’y ai guéri. Reconnaissance éternelle envers ses quatre murs.

Eté 2018. la maison a enfin trouvé preneur et son épouse, sa veuve, achève le déménagement avant de partir s’installer au Pays Basque. Elle ne pouvait pas quitter le libournais sans venir embrasser Yves et lui dire merci pour cette si belle vie passée à ses côtés. Elle se relève, ça y est, elle part.

Allez, va maman ! Va retrouver les vivants, les bons vivants de Saint Jean de Luz. Tes anciens amis de ta jeunesse parisienne qui, eux-aussi, ont quitté la capitale pour la côte des basques.

Rateau ciel bleu

Oct 01

Souvenirs du luxe discret des cabines-lit T2

By Antoine | Souvenirs

Voyage voyage

Le but est dans le chemin : non pas où l’on va mais comment l’on s’y rend. Pour moi, l’Amérique se découvre donc à bord du Queen Elisabeth (à défaut du Normandie ou du France avec leurs verrières Lalique) ou Venise par l’Orient-Express.

En 1973, année de ma naissance, la SNCF découvre à son tour les charmes du train de nuit et son potentiel , alors qu’on commence à parler de l’or blanc des nouvelles stations de ski des Alpes. La SNCF commande alors 82 wagons qui auront bercé les rêves de beaucoup de monde jusqu’à leur vente en 2009 à l’Iran où ils font sûrement encore rêver des petits farsis – jeu de mot – au fond de leurs lits.

Mais le petit, dans les années 70, c’était moi et je souhaite vous raconter l’excitation d’une nuit à bord car ces voyages ont puissamment nourri mon imaginaire.

Il faut déjà se remémorer la Gare de Lyon, lorsque mon étourdi de père ne confondait pas avec la gare d’Austerlitz, nous obligeant à des cavalcades essoufflées dans le métro pour attraper notre train juste à temps… Portant nos vêtements de ski, il nous fallait ensuite un certain temps pour refroidir, comme disait Fernand Raynaud.

Donc, sauf erreur, nous arrivions à l’avance pour prendre un diner au célèbre Buffet de la Gare de Lyon. Dans le pur style des brasseries parisiennes, le brouhaha ambiant vous absorbait. Je ne comprenais même pas comment le garçon pouvait entendre la commande. Il filait en cuisine et revenait presque aussitôt avec nos plats. J’étais sidéré, moi qui vivait alors en Afrique noire.

Le bruit des pièces de monnaie dans la soucoupe blanche marquait le départ et me sortait de cette ivresse sonore où les flots de paroles et d’apostrophes vous parvenaient telles les vagues d’un océan tumultueux.

Le voyage commençait sur le quai. Dans la nuit d’hiver, la livrée laquée bleu-nuit des voitures-lits imposait le respect à côté des autres wagons orange d’une époque qui se voulait moderne. D’ailleurs, il ne fallait pas dire wagons ni train-couchettes car les voitures T2 se targuaient d’offrir de vrais lits (déjà préparés), avec sommiers, oreillers, épaisses et mythiques couvertures rouges, et cabinet de toilette privatif.

T2_sleeping_car

Voici la voiture WLAB T2, dont le nom signifie « Touristes 2e classe ». Eh oui, on respectait les voyageurs eco en ce temps, en comparaison des compagnies low cost d’aujourd’hui qui aimeraient bien nous faire voyager debout dans les avions (bien tenté !). A l’époque, la classe T2, c’était la classe T2, pas une sous-categorie, mais pas le luxe non plus. Juste un confort très apprécié par la clientèle. A méditer.

Il existait, certes, des voitures-lits 1ere classe (« Speciales ») mais pour une seule personne. Or, le luxe n’est pas de vivre de bons moments seuls, n’est-il pas ?

La T2 permettait de voyager en couple en deuxième classe. Son aménagement astucieux est constitué de 18 petites cabines, 9 à niveau, avec 2 lits rabattables superposés convertibles en divan et, intercalées, 9 autres surélevées, avec divan fixe et deux lits hauts parallèles. Mes préférées.

L’accueil relevait du cérémonial. Il flottait ce petit parfum des grands trains de l’entre-deux-guerres. Un porteur vous suivait avec vos malles – pardon, vos bagages ! Sa tête traduisait une autre époque : celle de Gabin ou des gueules de rue tant appréciées des photographes Doisneau ou Cartier-Bresson !

Face a nous, à l’autre bout de la fourchette sociale de la SNCF : le contrôleur des voitures-lits. On l’appelait d’ailleurs « conducteur des wagons-lits » pour marquer le respect dû à sa fonction quasi aristocratique. Il faut dire que le service à bord était impeccable, de l’endormissement a l’apport du petit-déjeuner pile à l’heure souhaitée… Pas de brassard CGT ni de ton de voix revendicatif comme aujourd’hui. « Bienvenue a bord, je vous montre vos cabines. Désirez vous une collation chaude ? » Respect du passager.

Et aujourd’hui, dans un TGV « inoui » au tarif qui l’est tout autant, où est le respect de l’usager ? Les lignes à grande vitesse ont terriblement nuit au petit réseau ferre régional et rural. Il a disparu. Combien de kilomètres ai-je ainsi pu parcourir à pied sur les traverses désaffectées de ces trains d’avant, entre Brionne, Conches en Ouche et Le Neubourg en Normandie…

Nous grimpions. Ah, ça ! les handicapés n’étaient pas à la fête. On les portait, c’est tout. Aujourd’hui, l’alpha et l’oméga du discours « corporate responsible » des entreprises est de permettre aux « personnes à mobilité réduite » de toute faire TOUTES SEULES. Mais l’entraide, ce n’est plus une valeur citoyenne ? Le quai était presque au niveau du sol et il fallait se hisser à bord. L’élévation sociale méritait un effort.

Les bruits assourdis par les épais tapis et les cloisons en bois vous mettaient immédiatement dans l’ambiance.

T2 couloir

La vue de la cabine faisait monter mon excitation. Je dormais avec Papa, tandis que Corine allait avec Sylvie.

T2 plan

Je grimpais dans la cabine haute puis grimpais encore sur ma couchette – pardon ! mon lit -, juste sous le toit arrondi du wagon. J’imaginais la nuit frôôôler ainsi les surfaces rugueuses et saillantes des tunnels glacés que nous traversions pourtant dans la ouate et la laine vierge.

Le train s’élancait alors doucement. Festina lente ! Hâte toi lentement ! On a toute la nuit pour faire 600 Km alors profitons en pour nous faire gentiment bercer au son du célèbre martellement des rails par les bougies. Ce toudoum-toudoum qui ne signifie plus rien aujourd’hui, à l’ère du TGV roulant à 320 Km/h.

Le moment critique était alors là : ce point de relâchement où l’excitation se transformait en relaxation. Le douceur raide des draps propres bordés au forceps, le moelleux indéfinissable de l’oreiller qui venait amortir les gentils chocs de la tête contre la cloison au gré des aiguillages… Pendant longtemps, comme ce soir dans ma chambre d’hôpital, j’utilisais ce souvenir pour me détendre et m’endormir.

En pleine nuit parfois, un coup de trompe ou le tintement d’un passage à niveau me réveillait et je hasardais un regard à travers les rideaux : la campagne française était percée de phares jaunes. Les Berliet et les cars Saviem circulaient encore sur nos routes. Les maisons étaient toutes simples, sans paraboles ni 3G, ni 4G. Les gens n’étaient pas hyper-connectés mais pas hyper-idiots pour autant. A méditer encore.

S’il fallait aller au toilette, je me faisais fort de descendre de mon nid d’aigle sans émettre le moindre Décibel. C’était un jeu que devait apprécier mon père dont la masse sombre était éclairée par les seules loupiotes orange au raz des plinthes. Une fois dans le cabinet de toilette, je regardais le verre dans son support en inox, la serviette de toilette de mon père avec sa fameuse eau de Cologne Roger & Gallet extra-vieille Jean Marie Farina. Il en fallait un peu pour masquer les effluves de ma petite crotte que, d’un geste auguste mais finalement très lâche, je faisais disparaitre sur la voie ferrée. Eh oui ! A l’époque et jusqu’à l’avènement des TGV, les crottes des usagers de la SNCF tombaient sur la voie. C’était écologique, sauf en gare de Saint Pierre des Corps !

Je repartais au lit, imaginant quelques secondes ma crotte fumante dans la campagne froide, quelque part, du cote de Dijon…

Au petit matin, mon père se levait pour aller fumer sa première cigarette dans le couloir. L’odeur de Dunhill rouge signait souvent ainsi le début des journées mais elle scellait aussi le destin de mon père qui en mourut 30 ans plus tard.

Me penchant à mon tour par la fenêtre, le froid de l’aube bleutée saisissait mes narines pour achever de me réveiller. A mon grand bonheur, les premiers paquets de neige longeaient la voie. A l’époque, on ne stressait pas s’il allait y avoir de la neige, et combien, et quel pourcentage du domaine skiable ouvert, et quel indice de soleil, et quel indice UV ?… Aujourd’hui, les gens tentent de se rassurer ou plutôt ils s’inquiètent en se soumettant à des tombereaux d’informations, des KPI ou key performance index, qui, finalement, ne changent rien à la réalité… Triste. Le monde est tel qu’il est. Il faut vivre le présent et poser nos smartphones et se déconnecter des sites de notation ou de partage en temps réel d’un ressenti inintéressant et futile s’il n’est pas réfléchi.

Le voyage invite à la réflexion, pas à envoyer sur Snapchat la photo de son assiette !

Puis le train arrivait en gare de Bourg Saint Maurice. Les nuques se tournaient vers le haut, les sommets étincelants… Nous marchions vers le téléphérique le cœur léger, le souffle écourté par l’altitude : les vacances commencent !

téléphérique

Le téléphérique fut remplacé en 1990 par un funiculaire aussi cubique que laid. Le culte de la vitesse a emporté tant les T2 que les téléphériques. Arrivé plus vite sur place, le consommateur consomme plus. Il a oublié que le but était dans le chemin.