
U fratellu di Cismonte
By Antoine | Poésie , Souvenirs
U fratellu di Pumonti
Mon frère d’au-delà des monts. Je ne t’ai jamais rencontré et tu es ma part d’ombre, de mystère et d’inconnu. Comme un mazzeru, je te retrouve la nuit dans mes rêves dans lesquels nous égorgeons brebis et animaux faibles, hagards, frères et incontrôlables…
Lever de soleil. Je suis sans toi, lové dans une méchante couverture, accroupi sur le balcon branlant de la « maison du diable », à Ravanello, côte Est de la Corse. Matin de février. Le feu termine de rougeoyer dans le poêle Godin mais je suis dehors, sur le balcon, face à la mer que l’on appelle Tyrrhénienne. J’attends le lever de l‘astre, boule d’argent sur fond bleu acier de l’horizon marin, sur ce balcon de bois vermoulu, heureux de me savoir si maigre dans mes 16 ans. Je ne pèse pas lourd et les termites attendront plus gras que moi pour nous faire nous effondrer.


Je pense à toi, mon frère inconnu qui habites au-delà des monts – di là da i monti – qui vis encore dans la nuit des signadore. Tu vis côte Ouest, vers Ajaccio. La région que j’ignore, que j’occulte. Le granit et ses sommets me séparent de toi. Les ombres et bosquets des jardins abandonnés des belles maisons d’américains te sont cabanes et villégiatures secrètes.
Tu regardes autant vers l’Ouest, l’Amérique, ses ors et ses squaws, que moi l’Est, l’Italie et ses femmes étrusques au ventre plat. Sò di qui. Sò di quà. So Santi. Da u campu santu à i monti.
Je remonte vers toi par les sentiers tracés dans le maquis par les bêtes sauvages, Tu en fais autant. Nous doublons les ruines des villages abandonnés. Les maisons éventrées exposent aux cieux leurs chapelles aux peintures d’oiseaux du paradis. L’odeur des clémentiniers en fleur le dispute à celle des pierres sèches et au lisier des cochons sauvages. Nous marchons l’un vers l’autre pour une rencontre au sommet.
Je m’abreuve à l’eau des torrents. Et plus je bois, plus une soif inextinguible me cheville au corps. Je vois des images sombres, des tripes, des vers de putréfaction, une soif animale d’assouvir la mort et de tuer. Plus je bois cette eau ensorcelée plus je presse le pas vers l’amont, vers la source. Et là, au creux d’une roche, faille intime dans la montagne, sort un jet puissant, une source pure. Sauf que dans ton premier bassin, un sanglier gît, mort depuis quelques lunes. Sa peau se détache par lambeaux et libère ses effluves dans l’eau que j’ai bue avidement. Mes pulsions de mort ont trouvé leur source. Je vomis et je rends grâce à la vie qui cherche toujours le chemin de sa continuation.
Voici le sommet de la montagne. La crête se détache sur le ciel si bleu pâle qu’il en est presque blanc. La croix de fer forgé se détache clairement. Hommage des hommes. Paratonnerre recevant humblement la foudre de la colère divine. Je la touche. Le fer rouillé crisse sous mes doigts. Je sens Dieu sous mes phalanges. Il me parle, me comprend et me pardonne de mes pêchés. Et au-delà de mes yeux entre-ouverts, je vois la vallée descendant raide vers le golfe du Lion. Tu es en bas, tu regardes vers moi.

Tu attends de me raconter la vie de la ville impériale. Je ne sais rien d’elle. Le musée Fesch, la place du diamant, le port Tino Rossi… Moi je me sens génois. Toi, tu as vécu sous le règne de Sgio féodaux : les Cinarca, les d’Ornano et autres Pozzo di Borgo. Par moments je ne te comprends pas. Moi, qui ai grandi dans la douceur du Magnifique Office de Saint George. La République de Gênes a forgé mon destin et ma culture. Paroles, paroles, paroles… Tes mots tendres se posent sur ma bouche, mais jamais sur mon cœur.
Mon frère, je descend en courant la montagne vers toi. Et nous serons bientôt réunis.